Expert-conseil en communications, Denis Angers est à la fois historien, rédacteur, réviseur, animateur et, avant tout, un passionné de Québec. Diplômé en histoire et en sciences politiques, il a été conseiller spécial et directeur à la Commission de la capitale nationale du Québec. Bénévole engagé, il est le concepteur et l’animateur de l’émission Des chemins, des histoires, qui fait découvrir des parcours historiques à travers la région de Québec.
« Rien ne m’a paru si beau et si magnifique que la situation de la ville de Québec qui ne pourrait pas être mieux postée quand elle devrait devenir un jour la capitale d’un grand empire. »
Ces mots datent de 1672. Ils ont été écrits par nul autre que Louis de Buade de Frontenac, qui a été deux fois gouverneur de la Nouvelle-France, qui a repoussé les troupes de l’amiral bostonnais Phips par la bouche de ses canons et qui, en 1892, allait donner son nom à l’hôtel le plus photographié au monde : l’illustre Château Frontenac.
Dans cet extrait, qui figure en bonne place sur la célèbre Fresque des Québécois près de la place Royale, Frontenac fait allusion au statut de capitale de Québec. Il souligne le rôle central de la ville dans l’administration de la colonie française et laisse entrevoir qu’elle conservera cette importance à travers les générations, à la tête d’un grand empire.
Il avait bien raison, le vieux gouverneur, puisque, de tout temps, Québec a accueilli les administrations centrales de l’État et leurs lieux de pouvoir emblématiques, et ce, depuis les tout débuts.
L’histoire commence en effet à Québec, au matin du 3 juillet 1608. Avec 28 compagnons, l’explorateur français Samuel de Champlain aborde l’anse aux Barques, là où se trouve aujourd’hui la Maison Chevalier. Ils y débarquent des outils, du matériel pour faire la traite des fourrures ainsi que des provisions pour un an. Champlain et ses compagnons se mettent aussitôt à déboiser, à bûcher et à équarrir les troncs pour construire l’Abitation ¹ , au pied du parvis actuel de l’église Notre-Dame-des-
Victoires.
À peine fondé, cet établissement devient de fait la capitale des possessions françaises de l’Amérique continentale. Elle le demeurera plus d’un siècle et demi, jusqu’à la capitulation de septembre 1759.
D’abord gouvernée au profit de compagnies privées qui cherchent à faire fortune dans le commerce des fourrures, Québec n’est guère plus qu’un banal comptoir commercial. Mais Champlain nourrit pour elle de grandes ambitions, qu’il décrit dans un mémoire à la Cour de France et qu’il envisage comme une capitale modèle en Amérique, qu’il nommerait « Ludovica » en l’honneur du roi Louis XIII.
Ce rêve reste à l’état de projet puisque, dès 1629, l’importance stratégique de Québec est reconnue par les Anglais, adversaires séculaires de la France. La ville est donc assiégée et occupée par les cinq frères Kirke, des corsaires au service du roi Charles I. Rendue à la France par le traité de Saint-Germain-en-Laye, Québec est entretemps devenue une bien misérable capitale, seulement 21 colons ayant survécu à l’occupation. Toutefois, Champlain est un homme de caractère et d’ambition : il reconstruit et agrandit l’Abitation, fait ériger une première chapelle sur le cap aux Diamants, qu’il nomme « Notre-Dame de la Recouvrance » pour marquer l’heureuse récupération de la colonie.
L’épisode des Kirke et la mort de Champlain le jour de Noël 1635 convainquent finalement la Cour de faire plus pour ce Canada embryonnaire. Une organisation bien mieux outillée est créée pour exploiter et développer le territoire, soit la Compagnie des Cent-Associés. Un gouverneur en bonne et due forme est nommé, Charles Huault de Montmagny, et des religieuses Ursulines et Augustines sont amenées à Québec, les unes se consacrant à l’éducation des jeunes filles, les autres aux soins des malades. Les bases de la capitale sont jetées, reste à les développer.
Le développement de la ville se poursuit avec la création de la Nouvelle-France en 1663. Le territoire est désormais organisé et gouverné comme le sont les provinces du vieux pays. Québec accueille ainsi un gouverneur qui représente le roi, un intendant qui administre la colonie et un évêque qui veille sur le salut des âmes et l’expansion de la foi catholique. Ce premier trio est composé de personnages qui passeront à l’histoire : le gouverneur Saffray, l’intendant Talon et l’évêque Laval. De plus, Louis XIV leur adjoint une assemblée de notables qui les assiste dans leurs délibérations : le Conseil souverain.
Capitale de la Nouvelle-France, Québec jouit de prestige et d’une influence continentale. Son gouvernement s’étend jusqu’à la lointaine Louisiane, son diocèse va des bayous de Bâton-Rouge aux brumes de Terre-Neuve. Les Britanniques, bloqués derrière les Appalaches dans leurs colonies américaines, convoitent la capitale. Par trois fois, en 1689 avec William Phips, en 1713 avec Hovenden Walker puis en 1759 avec James Wolfe, ils se reprennent avant de conquérir Québec et d’y installer à leur tour leur capitale.
À la Conquête, Québec se trouve catapultée capitale de la Province of Quebec, un immense territoire qui comprend l’ensemble des possessions britanniques, à l’exception des 13 colonies américaines. Cet empire sera éphémère puisque, en 1783, l’indépendance des États-Unis la prive de toutes les terres situées au sud du 49e parallèle et à l’ouest des Appalaches.
Par ailleurs, des milliers de loyalistes expulsés par la nouvelle république se réfugient au nord. Pour eux, la Couronne britannique crée de nouvelles colonies : le Bas-Canada gouverné depuis Québec et le Haut-Canada, dirigé depuis York, un village construit sur les ruines du fort Rouillé et devenu au fil des ans rien de moins que… Toronto.
À peine fondé, cet établissement devient de fait la capitale des possessions françaises de l’Amérique continentale. Elle le demeurera plus d’un siècle et demi, jusqu’à la capitulation de septembre 1759.
Jusqu’en 1840 donc, Québec est la capitale de la province du Bas-Canada et le fleuron financier et économique des possessions britanniques en Amérique du Nord. La rue Saint-Pierre, à la basse-ville, fait penser à Wall Street avant l’heure, les chantiers navals font fortune et le commerce du bois enrichit les marchands, pour beaucoup écossais.
Les rébellions de 1837 et 1838 incitent les gouverneurs à s’installer à Montréal. C’est de cette période que date l’expression « Vieille Capitale » pour désigner Québec qui, pour la première fois depuis 1608, n’est plus le centre du pouvoir politique.
Cette situation sera corrigée à compter de 1848. Créé en 1840, le Canada-Uni comprend les deux colonies du Haut et du Bas-Canada. Cette nouvelle entité se cherche une capitale. Est choisie Kingston en Ontario, une bourgade ennuyeuse que les députés abhorrent.
Ceux-ci décident alors de se fixer à Montréal. Mal leur en prend : en 1848, des émeutes éclatent, l’édifice du Parlement est rasé par les flammes et la chambre des députés doit se trouver un nouveau toit. Pendant quatre ans, elle siège alternativement à Toronto et à Québec, avant que la Vieille Capitale ne redevienne capitale… mais pas pour longtemps. Les élus sont fort contrariés de devoir déplacer leurs
quartiers généraux tous les quatre ans… sur 500 kilomètres. Ils décident donc de choisir une capitale unique et votent en faveur de… Québec!
La joie de ce choix sera de courte durée dans les rues de la capitale. Les orangistes du Haut-Canada ne peuvent accepter que la capitale soit établie de manière permanente dans une ville habitée par des papistes catholiques, francophones de surcroît. Un appel est donc lancé à la reine Victoria qui, depuis Londres, opte finalement pour Bytown, un chantier de bucherons construit sur la rivière des Outaouais, d’où le nom actuel d’Ottawa.
Pauvre Québec! Celle-ci ne perd toutefois pas son titre de capitale puisque la Confédération canadienne de 1867 prévoit la création de quatre provinces : l’Ontario, la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick et le Québec, dont la capitale sera sa ville homonyme, la cité de Champlain.Cet état de fait perdure depuis plus d’un siècle et demi maintenant, et Québec s’est développée au rythme de l’accroissement des mandats de l’État, du développement de la fonction publique et de l’ouverture sur le monde engendrée par la Révolution tranquille des années 1960. Avec la montée du nationalisme québécois, elle est de moins en moins la capitale de la province et de plus en plus la capitale nationale des Québécois. Forte de sa riche histoire, elle accueille tous les ans plus de cinq millions de visiteurs venus découvrir et s’approprier la plus ancienne colonie européenne au nord du Rio Grande.
QUÉBEC, CAPITALE SOUS TOUS SES ANGLES
QUÉBEC, CAPITALE SOUS TOUS SES ANGLES
Expert-conseil en communications, Denis Angers est à la fois historien, rédacteur, réviseur, animateur et, avant tout, un passionné de Québec. Diplômé en histoire et en sciences politiques, il a été conseiller spécial et directeur à la Commission de la capitale nationale du Québec. Bénévole engagé, il est le concepteur et l’animateur de l’émission Des chemins, des histoires, qui fait découvrir des parcours historiques à travers la région de Québec.
Ces mots datent de 1672. Ils ont été écrits par nul autre que Louis de Buade de Frontenac, qui a été deux fois gouverneur de la Nouvelle-France, qui a repoussé les troupes de l’amiral bostonnais Phips par la bouche de ses canons et qui, en 1892, allait donner son nom à l’hôtel le plus photographié au monde : l’illustre Château Frontenac.
Dans cet extrait, qui figure en bonne place sur la célèbre Fresque des Québécois près de la place Royale, Frontenac fait allusion au statut de capitale de Québec. Il souligne le rôle central de la ville dans l’administration de la colonie française et laisse entrevoir qu’elle conservera cette importance à travers les générations, à la tête d’un grand empire.
Il avait bien raison, le vieux gouverneur, puisque, de tout temps, Québec a accueilli les administrations centrales de l’État et leurs lieux de pouvoir emblématiques, et ce, depuis les tout débuts.L’histoire commence en effet à Québec, au matin du 3 juillet 1608. Avec 28 compagnons, l’explorateur français Samuel de Champlain aborde l’anse aux Barques, là où se trouve aujourd’hui la Maison Chevalier. Ils y débarquent des outils, du matériel pour faire la traite des fourrures ainsi que des provisions pour un an. Champlain et ses compagnons se mettent aussitôt à déboiser, à bûcher et à équarrir les troncs pour construire l’Abitation ¹ , au pied du parvis actuel de l’église Notre-Dame-des- Victoires.
À peine fondé, cet établissement devient de fait la capitale des possessions françaises de l’Amérique continentale. Elle le demeurera plus d’un siècle et demi, jusqu’à la capitulation de septembre 1759.
D’abord gouvernée au profit de compagnies privées qui cherchent à faire fortune dans le commerce des fourrures, Québec n’est guère plus qu’un banal comptoir commercial. Mais Champlain nourrit pour elle de grandes ambitions, qu’il décrit dans un mémoire à la Cour de France et qu’il envisage comme une capitale modèle en Amérique, qu’il nommerait « Ludovica » en l’honneur du roi Louis XIII.Ce rêve reste à l’état de projet puisque, dès 1629, l’importance stratégique de Québec est reconnue par les Anglais, adversaires séculaires de la France. La ville est donc assiégée et occupée par les cinq frères Kirke, des corsaires au service du roi Charles I. Rendue à la France par le traité de Saint-Germain-en-Laye, Québec est entretemps devenue une bien misérable capitale, seulement 21 colons ayant survécu à l’occupation. Toutefois, Champlain est un homme de caractère et d’ambition : il reconstruit et agrandit l’Abitation, fait ériger une première chapelle sur le cap aux Diamants, qu’il nomme « Notre-Dame de la Recouvrance » pour marquer l’heureuse récupération de la colonie.
L’épisode des Kirke et la mort de Champlain le jour de Noël 1635 convainquent finalement la Cour de faire plus pour ce Canada embryonnaire. Une organisation bien mieux outillée est créée pour exploiter et développer le territoire, soit la Compagnie des Cent-Associés. Un gouverneur en bonne et due forme est nommé, Charles Huault de Montmagny, et des religieuses Ursulines et Augustines sont amenées à Québec, les unes se consacrant à l’éducation des jeunes filles, les autres aux soins des malades. Les bases de la capitale sont jetées, reste à les développer.
Le développement de la ville se poursuit avec la création de la Nouvelle-France en 1663. Le territoire est désormais organisé et gouverné comme le sont les provinces du vieux pays. Québec accueille ainsi un gouverneur qui représente le roi, un intendant qui administre la colonie et un évêque qui veille sur le salut des âmes et l’expansion de la foi catholique. Ce premier trio est composé de personnages qui passeront à l’histoire : le gouverneur Saffray, l’intendant Talon et l’évêque Laval. De plus, Louis XIV leur adjoint une assemblée de notables qui les assiste dans leurs délibérations : le Conseil souverain.
Capitale de la Nouvelle-France, Québec jouit de prestige et d’une influence continentale. Son gouvernement s’étend jusqu’à la lointaine Louisiane, son diocèse va des bayous de Bâton-Rouge aux brumes de Terre-Neuve. Les Britanniques, bloqués derrière les Appalaches dans leurs colonies américaines, convoitent la capitale. Par trois fois, en 1689 avec William Phips, en 1713 avec Hovenden Walker puis en 1759 avec James Wolfe, ils se reprennent avant de conquérir Québec et d’y installer à leur tour leur capitale.
À la Conquête, Québec se trouve catapultée capitale de la Province of Quebec, un immense territoire qui comprend l’ensemble des possessions britanniques, à l’exception des 13 colonies américaines. Cet empire sera éphémère puisque, en 1783, l’indépendance des États-Unis la prive de toutes les terres situées au sud du 49e parallèle et à l’ouest des Appalaches.Par ailleurs, des milliers de loyalistes expulsés par la nouvelle république se réfugient au nord. Pour eux, la Couronne britannique crée de nouvelles colonies : le Bas-Canada gouverné depuis Québec et le Haut-Canada, dirigé depuis York, un village construit sur les ruines du fort Rouillé et devenu au fil des ans rien de moins que… Toronto.
À peine fondé, cet établissement devient de fait la capitale des possessions françaises de l’Amérique continentale. Elle le demeurera plus d’un siècle et demi, jusqu’à la capitulation de septembre 1759.
Jusqu’en 1840 donc, Québec est la capitale de la province du Bas-Canada et le fleuron financier et économique des possessions britanniques en Amérique du Nord. La rue Saint-Pierre, à la basse-ville, fait penser à Wall Street avant l’heure, les chantiers navals font fortune et le commerce du bois enrichit les marchands, pour beaucoup écossais.Cette situation sera corrigée à compter de 1848. Créé en 1840, le Canada-Uni comprend les deux colonies du Haut et du Bas-Canada. Cette nouvelle entité se cherche une capitale. Est choisie Kingston en Ontario, une bourgade ennuyeuse que les députés abhorrent. Ceux-ci décident alors de se fixer à Montréal. Mal leur en prend : en 1848, des émeutes éclatent, l’édifice du Parlement est rasé par les flammes et la chambre des députés doit se trouver un nouveau toit. Pendant quatre ans, elle siège alternativement à Toronto et à Québec, avant que la Vieille Capitale ne redevienne capitale… mais pas pour longtemps. Les élus sont fort contrariés de devoir déplacer leurs quartiers généraux tous les quatre ans… sur 500 kilomètres. Ils décident donc de choisir une capitale unique et votent en faveur de… Québec!
La joie de ce choix sera de courte durée dans les rues de la capitale. Les orangistes du Haut-Canada ne peuvent accepter que la capitale soit établie de manière permanente dans une ville habitée par des papistes catholiques, francophones de surcroît. Un appel est donc lancé à la reine Victoria qui, depuis Londres, opte finalement pour Bytown, un chantier de bucherons construit sur la rivière des Outaouais, d’où le nom actuel d’Ottawa.
Pauvre Québec! Celle-ci ne perd toutefois pas son titre de capitale puisque la Confédération canadienne de 1867 prévoit la création de quatre provinces : l’Ontario, la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick et le Québec, dont la capitale sera sa ville homonyme, la cité de Champlain.Cet état de fait perdure depuis plus d’un siècle et demi maintenant, et Québec s’est développée au rythme de l’accroissement des mandats de l’État, du développement de la fonction publique et de l’ouverture sur le monde engendrée par la Révolution tranquille des années 1960. Avec la montée du nationalisme québécois, elle est de moins en moins la capitale de la province et de plus en plus la capitale nationale des Québécois. Forte de sa riche histoire, elle accueille tous les ans plus de cinq millions de visiteurs venus découvrir et s’approprier la plus ancienne colonie européenne au nord du Rio Grande.À lire également sur Voilà Québec
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